Où courent-ils ?

Ce n’est pas une question à deux sous à propos de la mort ; mais je me demande s’ils accordent vraiment tant d’importance aux futilités. Se lever, se laver, la famille, les transports ; huit heures de travail, activité généralement extérieure à l’existence, puis les achats, à nouveau les transports, un peu de distraction, de préférence sans lien avec l’existence, faire l’amour dans le meilleur des cas, et finalement le sommeil ou l’insomnie. Cette existence où les gens ne prennent part ni à leur vie ni aux évènements, il faut bien qu’ils la considèrent pour ce qu’elle est : leur vie. – Finalement, j’ai réussi à échapper à ce destin impersonnel ; ma plus grande aventure, c’est quand même moi. Je me suis pensé et construit. Envers et contre tout. En travaillant tout au fond de la mine ; en silence, les dents serrées. A présent – bien que je sois encore « en devenir » – je suis fondamentalement prêt : cela m’a pris cinquante-cinq ans et la mort peut m’attacher à moi-même à tout instant.

« Au bout de la chaîne… »

Valia Brinskaïa, douze ans,

Ingénieur

Les poupées… Aussi belles qu’elles soient… elles me rappellent toujours la guerre.

Tant que papa et maman étaient en vie, on ne parlait pas de la guerre. À présent qu’ils ne sont plus, je me dis souvent que c’est drôlement bien quand les vieux parents sont là. Tant qu’ils sont vivants, on reste des enfants… Même après la guerre…

Mon père était militaire. On vivait près de Bialystok. Pour nous, la guerre a commencé dès la première heure, dès les premières minutes. Je dors encore, mais j’entends un grondement, comme des coups de tonnerre inhabituels et continus. Je me réveille et cours à la fenêtre : au-dessus des casernes du lieu-dit Graïevo, où on va à l’école, avec ma soeur, le ciel brûle.

« Papa, c’est un orage ? »

Il répond simplement :

« Écarte-toi de la fenêtre. C’est la guerre. »

Maman lui prépare son barda. Il est souvent réveillé par des alertes. Rien d’extraordinaire, donc en apparence… J’ai sommeil… Je me laisse tomber sur mon lit parce que je n’y comprends rien. La veille, on s’est couchées tard, avec ma soeur : on est allées au cinéma. Avant-guerre, « aller au cinéma » n’avait strictement rien à voir avec aujourd’hui. On ne passait de films que les veilles de jours fériés et il n’y en avait pas beaucoup : Nous, les gars de Cronsdadt, Tachapaïev, Si, demain, la guerre…, Les Joyeux Garçons. Les séances avaient lieu à la cantine de la caserne. Les jeunes n’en rataient aucune, on connaissait tous les films par coeur. On soufflait même les répliques aux acteurs sur l’écran, on les devançait, on leur coupait la chique. On n’avait d’électricité ni au bourg ni à la caserne, on actionnait le projecteur à l’aide d’une dynamo. Dès que ça commençait à crachouiller, on laissait tout en plan et on fonçait pour avoir une place pas trop loin. Des fois, on apportait son tabouret.

La séance était longue : quand une partie s’achevait, on attendait patiemment que le projectionniste enroule la bobine suivante. Heureux, encore, quand la copie était neuve ! Sinon, à tous les coups, elle cassait, et il fallait le temps de la recoller et que ça sèche. C’était pire quand le film brûlait. Et carrément fichu quand la dynamo calait. il arrivait souvent qu’on ne voie pas la fin du film. Un ordre retentissait :

« Première compagnie, préparez-vous à sortir ! Deuxième compagnie, formation en colonne ! »

Et s’il y avait une alerte, le projectionniste lui-même disparaissait. Quand les interruptions étaient trop longues, les spectateurs perdaient patience et commençaient à s’agiter : ça sifflait, ça criait… Ma soeur grimpait sur une table et annonçait : « Nous vous proposons un récital ! » Elle adorait déclamer, comme on disait à l’époque. Elle ne savait pas toujours très bien son texte, mais elle n’avait pas peur de monter sur la table.

Ça lui venait de l’époque où on allait au jardin d’enfants. On était alors dans une garnison près de Gomel. Après les poèmes, on chantait toutes les deux, les gens nous bissaient pour Nos blindés sont solides et nos avions rapides. Les vitres de la cantine tremblaient quand les militaires reprenaient en choeur le refrain.

Crachant le feu, toutes d’acier étincelant,

Nos machines s’ébranleront pour un furieux combat…

Donc, 21 juin 1941… La dernière nuit d’avant-guerre… Pour la dixième fois peut-être, on avait été voir le film Si, demain, la guerre… Après la séance, les gens étaient restés longtemps encore. Mon père nous avait ramenées d’autorité à la maison : « Vous avez l’intention de dormir, ce soir ? Demain, on ne travaille pas. »

… Je me suis réveillée pour de bon quand il y a eu une explosion qui a fait voler en éclats les vitres de la cuisine. Maman emmitouflait mon petit frère Tolik, à moitié endormi, dans sa couverture. Ma soeur était déjà habillée. Papa n’était pas là.

« Vite, les filles ! pressait maman. Il y a eu une provocation à la frontière… »

On a couru vers la forêt. Maman s’essoufflait, elle portait mon petit frère et refusait de nous le donner. Elle n’arrêtait pas de répéter :

« Les filles, ne traînez pas !… Les filles, attention à vos têtes ! »

Bizarrement, je me souviens qu’on avait le soleil en plein dans les yeux. La journée était radieuse. Les oiseaux chantaient. Et il y avait le vrombissement assourdissant des avions…

(…) Je ne sais plus combien de temps on est restés dans la forêt… Les explosions ont cessé. Le silence s’est fait. Les femmes ont soupiré de soulagement : « Les nôtres les ont repoussés. » Et c’est alors… dans ce silence… qu’a retenti un vrombissement d’avions… On a tous bondi sur la route. Les avions volaient en direction de la frontière : « Hourra ! » Mais ces avions avaient quelque chose de « différent » : ce n’était pas « nos » ailes, leur vrombissement n’était pas le « nôtre ». C’étaient des bombardiers allemands, ils volaient à touche-touche, lentement, pesamment. ils semblaient voiler entièrement le ciel. On a commencé à les compter, on n’y est pas arrivés.

(…) Je ne saurais dire exactement… je crois me rappeler que papa est arrivé en coup de vent : « Il y a un camion pour vous évacuer. » Il a tendu à maman un gros album de photographies et une chaude couverture ouatinée : Tu envelopperas les enfants dedans, qu’ils ne prennent pas froid. » On a rien pris d’autre, tellement on se dépêchait. Ni papiers, ni passeport, ni le moindre sou. Si, on avait encore une casserole de boulettes de viande que maman avait préparées pour cette journée de repos, et les chaussures de mon frère. Ô miracle ! À la dernière minute, ma soeur avait saisi un sac dans lequel on a trouvé ensuite la robe en crêpe de Chine et les escarpins de maman. Le hasard. Peut-être que les parents étaient invités, ce jour-là ? Personne ne s’en souvenait plus. Notre paisible vie avait pris fin en un clin d’oeil, elle était passée à l’arrière plan.

C’est comme ça qu’on a été évacués…

On est vite arrivés à la gare où on a attendu longtemps. Tout vibrait et grondait. La lumière s’est éteinte. On a brûlé du papier, des journaux. Trouvé une lanterne. Elle projetait sur les murs et le plafond les énormes silhouettes des gens qui attendaient, tantôt mouvantes, tantôt figées. Mon imagination s’est aussitôt mise à caracoler : voici les Allemands dans la forteresse, les nôtres sont prisonniers… J’ai décidé de tester si je résisterais ou non à la torture. J’ai glissé une main entre deux caisses, en appuyant bien fort. J’ai hurlé de douleur. Maman a pris peur :

« Qu’est-ce qui t’arrive, ma fille ? »

– Je ne suis pas sûre de tenir, aux interrogatoires, si on me torture…

– Es-tu sotte ! Quels interrogatoires ? Les nôtres ne laisseront jamais passés les Allemands… »

Elle m’a caressé la tête, embrassé les cheveux.

Notre convoi était sans cesse bombardé. Dès que ça commençait, maman se couchait sur nous : « Si on doit être tués, on le sera tous ensemble ! Ou bien moi seule… » Le premier mort que j’ai vu était un petit garçon. Il était étendu par terre et regardait en l’air. Moi, j’essayais de le réveiller… Je le secouais, le secouais… Je n’arrivais pas à comprendre qu’il ne vivait plus. J’avais un morceau de sucre et je le lui tendais, rien que pour le faire lever. Il ne se levait pas…

(…) Je me souviens d’une attaque nocturne… La nuit, en général, il n’y avait pas de raids et le train roulait vite. Mais là, on y a eu droit… Les balles tambourinaient sur le toit du wagon. Les avions hurlent. Les balles qui volent… les éclats d’obus dessinent des bandes lumineuses… Juste à côté de moi, une femme est tuée. Elle ne tombe pas, il n’y a pas la place. Le wagon est plein à craquer. La femme est debout entre nous et râle. Son sang me gicle à la figure, chaud et visqueux. Mon maillot, mes culottes en sont trempés. Quand maman hurle, en m’effleurant : « Valia, ils l’ont tuée ? », je ne peux rien répondre.

Après ça, il se fait en moi une sorte de cassure. Je sais qu’après… oui… j’ai cessé de trembler. Tout m’était égal. Je n’avais plus ni peur, ni mal, ni rien. Une espèce d’abrutissement, d’indifférence.

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